Wang Meng pratique envers les autres et lui-même la dérision et l'humour. Avec verve et drôlerie, il malmène, ici et là, le pouvoir et la parole officielle ou dévoile ses souvenirs et ses rêves avec nostalgie. Il fut déchu de son poste de ministre de la Culture après la répression de Tian'anmen.
Résumés
MA-LE-SIXIÈME DIALECTIQUE
Deux courts textes extraits des huit Contes merveilleux du Pavillon de Lecture. Sous couvert de l'utilisation parodique du chinois classique, un jeu de massacre de toutes les autorités factices.
PAROLES, PARLOTTES, PARLERIE
Si le langage perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on ? A l'intérieur d'un couple, la parole vaine n'est plus que phatique, une succession de "Allo, allo" sans écho. La société chinoise vitriolée.
POÉTIQUE
Un des textes écrits après sa démission forcée en septembre 1989. Comment un professionnel de la parole passe successivement par le bégaiement et l'aphasie, la privation de la parole le conduisant paradoxalement à la célébrité poétique, célébrité toute de vent, bien entendu.
NEC PLUS ULTRA
Les tribulations tourbillonnaires d'un ministre de la Culture en exercice, cherchant désespérément un sens à sa mission. Monsieur le Ministre prend la mesure de son impuissance, s'en moque, et ne sait même plus, en dernière analyse, ce qu'est la Culture. Un délire ludique!
CELLE QUI DANSAIT
Un vieux camarade de combat meurt. S'engage avec celui qui n'est déjà plus, un dialogue fait de ce qu'on aurait dû se dire et qu'on ne s'est pas dit, les exigences politiques immédiates l'interdisant, dialogue fantôme qui pourtant seul eût donné un sens à cette amitié.
J'AI TANT RÊVÉ DE TOI
Le premier texte que Wang Meng a écrit après Tian'anmen et auquel il accorde une importance décisive. Le "toi" féminin recouvre dans le récit plusieurs identités possibles: c'est à coup sûr et d'abord la Femme, qui, pour Wang Meng, est toujours plus pure que l'Homme, parce que préservée du pouvoir, mais c'est aussi la beauté, la liberté, la démocratie. L'histoire d'amour contre l'Histoire tout court, mais sans renoncement.
VIEILLE COUR DU DEDANS, SI PROFONDE...
L'interrogation nostalgique fait vibrer ce récit. Qu'elle est belle cette vieille cour sous la neige, où les pattes du coq calligraphient la beauté, où la table de pierre invite à la méditation. "Comment la Révolution culturelle a-t-elle pu éclater dans un tel décor?" se demande le narrateur. Triste apparaît la Chine d'aujourd'hui, où les cours intérieures ont été murées, où la solidarité se délite, où l'on ne pense qu'au pouvoir.
DUR, DURE LE BROUET
A l'intérieur d'une famille traditionnelle comprenant quatre générations, l'accès au progrès et à la modernisation passe par le bouleversement des rapports hiérarchiques. Les problèmes culinaires qui résultent d'une telle tentative engendrent le désordre et aboutissent à l'échec. On en reviendra à l'ordre ancien: la politique et la longue marche vers la démocratie réduites à des opérations de pure cuisine. C'est ici la grande fête du langage: comme il se plaît à désobéir, le ministre, à ses risques et périls! Ce texte fut l'objet d'un procès: Wang Meng, alors ministre, s'en serait pris à Deng Xiaoping (le Grand-Père), aurait mis en doute la capacité du gouvernement à mener à bien des réformes.
Extrait de quatrième de couverture
"Drôles et familiers, ces Contes et Libelles étonnent sous la plume d'un ministre, même déchu de son poste. Partant de la réalité la plus quotidienne, leur verve satirique met à mal les prétentions, de plus en plus dérisoires, de la bureaucratie, ainsi que les travers d'un régime qui ne sait guère plus où il va. Aussi importants, d'autres textes dévoilent le monde intérieur de l'auteur, où les rêves se confondent avec les souvenirs, l'amour avec la liberté absente. Tour à tour lyrique et parodique, souvent d'une grande virtuosité, le style ne cesse jamais d'engager la responsabilité de l'écrivain."
Paul Bady,
Professeur de Langues et Civilisations d'Asie Orientale à l'Université PARIS 7
Extrait de Nec Plus Ultra
"Alors, en limousine haut-de-gamme, s'enfuit à une vitesse-record sur l'autoroute futuriste. La quête d'un taxi ne fut pas une mince affaire: quelle angoisse de voyager ainsi, l'oeil rivé au taximètre, le coeur rongé de peur à l'idée d'être, aux deux sens, roulé! Sur un char à boeufs, traversa moissons à foison, chaumes au chômage, cannelés de canaux ou torturés de tertres, si chaotiquement cahoté que le cul, cacatapulté, lui cuicuisait. Chevauchant un cheval ou, mieux encore, chameauchant un chameau, traversa le Gobi, accablé d'effroi par tant de solitude, de désolation et de chardons vagabonds, concluant que sables des déserts ou plages de sable sont aux tibias identiques tapis. L'avion décolla, les filles de l'air véhiculèrent des jus de fruits cliquetants de glaçons et le film défila sur fond de musique de fond et d'ainsi font-font-font d'intempestives conversations jusqu'à la découverte fortuite d'un écouteur individuel pour jouissance mélomane solitaire. Sur la voie ferrée du socialisme aux couleurs de la Chine, les sièges mous des wagons pour privilégiés étaient recouverts à l'envi, à l'envie, de blue-jeans, de soutien-gorge, de tortues molles vivantes, de paddy de riz noir comme le marché où on le revendait, de toutes marchandises propres à solliciter le génie des spéculateurs."
Extrait de Vieille cour du dedans, si profonde...
"La première cour était silencieuse et déserte. J'admirai la suprême élégance des bambous vêtus de neige; la vieille table de pierre, toute blanche, semblait convier le visiteur à la méditation. Un coq, sans doute inspiré par la solitude ou l'ennui, soudain se mit à chanter et, s'interrompant tout aussi soudainement, arpenta lentement le sol de la cour, laissant sur le mince tapis de neige des empreintes semblables à de petites feuilles de bambou. [...] De la profonde enfilade des vieilles cours paisibles, il ne restait plus trace; deux immeubles modernes, qu'on eût dit frais sortis du même moule, en avaient pris la place."
Extrait de Dur, dure le brouet
"Si, après 1949, nos dirigeants avaient décidé d'en finir avec le brouet de riz et les légumes salés et si le peuple, consécutivement à cette heureuse initiative, avait, outre le pain et le beurre, fait enfin connaissance avec le jambon, les saucisses, les oeufs, les yaourts, sans oublier la confiture, le miel, le chocolat, oui, si nos dirigeants en avaient décidé ainsi, est-ce que les sciences, les arts, les sports, le logement, l'éducation, l'industrie automobile, le revenu per capita, le rayonnement politique, est-ce que tout cela, enfin, n'aurait pas permis de placer notre grand pays au premier rang des puissances mondiales? Oui, disons le bien haut: en dernière analyse, le brouet de riz et les légumes salés sont la cause première de l'infortune de notre peuple! La cause première de l'infra-développement et de la stagnation de notre société féodale ankylosée dans la passivité, percluse d'assistance! Supprimons, de façon drastique et définitive le brouet de riz et les légumes salés! le salut de la Chine est à ce prix!" |