Hekai a aujourd’hui vingt-et-un ans. Il décide de célébrer son anniversaire au restaurant de la résidence où il est employé et de profiter de l’occasion pour officialiser sa relation avec Xiaomei. Tous deux venus travailler à la ville s’aiment sans retenus et la jeune fille n’a d’yeux que pour lui. Ce dîner de fête sera donc un dîner de fiançailles. Dans ce complexe résidentiel de la banlieue de Pékin cohabitent des propriétaires relativement aisés et des travailleurs migrants : vigiles, employés d’un restaurant et d’une société de gestion immobilière, ouvriers sous contrat... Découpée en saynètes, dont chacune porte un nom de plat, l’histoire, qui se caractérise par une unité de lieu et de temps (une journée au sein de la résidence), se déroule essentiellement à la cantine des vigiles, lieu de rencontre privilégié des différents protagonistes. L’auteur brosse une galerie de portraits de personnages réalistes, de la patronne du restaurant à la poigne de fer au chef des vigiles complexé par son faible niveau d’éducation, du jeune cuisinier contant fleurette à l’artiste recevant la visite d’un ami émigré en Australie. Des hommes pleins d’humanité aux conditions de vie précaire que les vicissitudes de l’existence épargnent un peu moins que les autres. À travers ce récit quasi-documentaire et non dénué d’humour sur la Chine du XXIe siècle, Liu Xinwu lance un vibrant plaidoyer en faveur de ces migrants de l’intérieur qui tentent à tout prix de s’intégrer à la société urbaine, où ils ne sont pourtant considérés que comme des citoyens de seconde zone et risquent à tout moment d’être renvoyés dans leur lointaine campagne.
Plusieurs dessins originaux de l’auteur, correspondant à chacun des chapitres, ont été réalisés pour cette édition.
Réflexion sur les conditions de vie, dans la capitale, de la main-d’œuvre venue des provinces. Liu Xinwu brosse une série de portrait des habitants d’un complexe résidentiel de la banlieue de Pékin. Ce texte qui pourrait s’apparenter à de la littérature de reportage présente cependant des innovations intéressantes comme, par exemple, le choix de limiter le récit à ce qui se passe en une seule journée dans la résidence, et celui de donner le titre d’un plat à chaque tableau brossé ainsi qu’à celui de l’ouvrage. Le restaurant installé dans la résidence occupe une place importante.
Extrait
En ouvrant le réfrigérateur, la patronne découvrit une anomalie.
« Daluan ! » cria-t-elle d’une voix forte. En réalité, nul n’était besoin de s’époumoner, Daluan se tenait à ses côtés.
« Qu’y a-t-il ? répondit le jeune homme en prenant un air innocent.
— Tu crois peut-être que je ne sais pas ce que tu as derrière la tête ? La patronne n’était pas dupe. Avant, tu respectais la règle, tu commençais par faire décongeler les aliments vieux de quelques jours, et voilà que, maintenant, tu sors du congélateur ceux de ce matin et que tu les mets de côté ! Tu les réserves à He Kai et à ses amis, c’est ça ?
— Hé oui ! Mais quel mal y a-t-il à ça ? De toute façon, il faut bien les vendre aussi. Qu’importe de savoir lesquels sont écoulés en premier ? Et puis, He Kai et Xiaomei, ils sont des nôtres. Tenez, j’ai déjà sorti le collier de boeuf congelé il y a quinze jours et qui n’est pas encore achevé. Tout à l’heure, quand les clients vont arriver, vous allez leur recommander vivement le filet de boeuf grillé sur plaque chauffante. Avec un peu plus de condiments, qui s’apercevra qu’il a traîné des jours durant au frigo ?
— Comment ? Tu veux faire fuir la clientèle que j’ai eu tant de mal à me constituer ? » s’écria la patronne qui, les mains sur les hanches, ressemblait, replète comme elle était, à une jarre munie de deux anses.
He Kai exerçait la profession de vigile dans la résidence Yuxiang. Le restaurant du même nom, situé à l’intérieur, faisait essentiellement office de cantine pour les employés de la société de gestion immobilière. Tandis que les vigiles y prenaient gratuitement trois repas par jour et que les autres membres du personnel pouvaient y manger à bas prix, les propriétaires et les autres clients y commandaient des plats à la carte.
« Oh ! Mais ce n’est pas aussi grave que vous le dites. Ceux qui veulent revenir reviennent toujours, et ceux qui n’en ont pas envie, on ne les revoit pas, déclara Daluan en plaidant sa cause.
— Range-moi tout ça ! » ordonna la patronne avec vivacité.
Daluan n’eut d’autre choix que de s’exécuter, mais il laissa sur la table le foie de porc frais acheté le matin même. La patronne, qui avait le regard vif malgré ses petits yeux noyés dans un visage bouffi, désigna aussitôt le morceau de viande en maugréant. |